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Plateforme Haïtienne de Plaidoyer pour un Développement Alternatif

   


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Rompre pour mieux comprendre

Ilionor Louis

Posté le 16 juin 2007 par PAPDA

Ilionor Louis, dans un article rigoureux et bien documenté, nous invite à questionner le discours dominant sur les quartiers dits de « non-droit » de la région métropolitaine.

Les élites politiques, le secteur privé des affaires, des « faiseurs d’opinion », des ambassadeurs ou des porte-parole de certaines ambassades établies à Port-au-Prince, des responsables d’organisations non gouvernementales ou de défense des droits humains et même de simples citoyens interviewés par des reporters de la presse parlée, écrite et télévisée émettent des opinions disproportionnellement négatives sur des quartiers dénommés « zones de non-droit », « zones dangereuses » ou « ghettos ». En effet, certains quartiers, entre autres, des bidonvilles comme Cité-soleil, Cité de l’Éternel ou des poches de bidonvilles situées à Martissant et à Carrefour-feuilles ont attiré l’attention des médias, des dirigeants politiques et des organisations de la société civile par les massacres qui y sont commis, des kidnappeurs qui y trouvent refuge, des interventions policières, des arrestations ou des assassinats de paisibles citoyens ou de présumés « chefs de gang ». Les concepts utilisés pour expliquer les actions des groupes armés et désigner les espaces où ils vivent, sont à la fois flous et confus : « Zone de non-droit », « Repères de bandits », « Foyer de violences », « Zones volatiles », « quartiers difficiles ». Ceux qui commettent ces actes sont qualifiés de « Chimè ou Rat pa kaka »[2], de « Bandits » ou tout simplement de « Partisans d’Aristide ». La plupart d’entre eux, ne rejetant pas ces épithètes, les assument parfois publiquement [3]. Quand aux actions posées, elles prennent des noms d’opération, par exemple « opération Bagdad »[4] ou « opération pa ka tann »[5].

Je propose dans ce texte la rupture d’avec les concepts et notions autochtones[6] qui ne permettent pas de découvrir les racines structurelles et fonctionnelles de ces violences. Ils sont non seulement inadaptés à la réalité et au contexte mais n’ont aucune prise sur la réalité urbaine en terme de marginalité et du rôle de l’État dans ce processus. C’est pourquoi je fais les propositions suivantes qui sont provisoires et discutables afin d’aider à comprendre les processus producteurs de la violence physique et de nouvelles formes de marginalisation des populations des quartiers populaires.

À mon avis, pour analyser la situation actuelle de ces quartiers, il faut la circonscrire dans le processus de transformations historiques que connaît notre société. En d’autres termes, il faut faire, premièrement, l’histoire de ces quartiers en lien avec les transformations du système sociétal. Deuxièmement, il faut établir une différence minimale entre la condition sociale qui caractérise ces quartiers et les conditionnements que cela implique. Troisièmement, il est utile d’analyser les relations que les populations de ces quartiers entretiennent avec les pouvoirs publics, des dirigeants politiques, des chercheurs et des organismes de charité. Enfin, il faudrait prendre en compte, les rapports de ces quartiers avec les forces de police. Cette façon de procéder devrait faciliter la rupture d’avec les pratiques et les discours qui relèvent du sens commun ou du savoir technocrate, afin de mieux appréhender la situation dans les bidonvilles considérés comme des « Zone de non-droit ».

Des quartiers de pauvreté absolue à des zones de marginalité extrême

Je me limiterai au début des années 1980 pour faire le point sur la transition des quartiers de pauvreté absolue à des zones de marginalité extrême. La population de Port-au-Prince est passée de 506 000 habitants en 1971 à 852 000 en 1981, soit un taux d’accroissement annuel de près de 7%. On prévoyait que si cela continuait au même rythme, cette population atteindrait un million en 1986. Ainsi, Port-au-Prince était devenue l’une des villes les plus peuplées du pays (Dewind et Kinley III, 1988). Cette croissance de la population était due au moins à deux facteurs importants. Premièrement, la politique de libéralisation économique prônée par le régime de Jean-Claude Duvalier en vertu de laquelle des usines de sous-traitance pouvaient s’installer en Haïti moyennant de larges avantages fiscaux [7]. Deuxièmement, l’Agence américaine pour le développement international (USAID) encourageait l’exode rural vers la capitale, parce que, selon les responsables de cet organisme, cette migration était « l’un des principaux mécanismes permettant de sortir de la pauvreté une vaste couche de la population » (USAID, 1982). On estimait que l’exode rural était responsable de plus de 60% de la croissance de la population de Port-au-Prince (Dewind et Kinley III, 1988). Contrairement aux prévisions de la USAID, cette migration n’a pas fait sortir les populations de la pauvreté absolue. Il s’est constitué autour de la capitale une ceinture de bidonvilles, des zones de relégation caractérisées par la détérioration des conditions de vie et l’absence des autorités gouvernementales en matière de politiques publiques et du respect des droits sociaux de base de ces populations. La Banque mondiale rapporte que « les deux tiers de la population de la ville vivaient dans des taudis sordides, manquant généralement d’eau, d’hygiène et d’électricité » (Banque Mondiale, 1983). Pour sa part l’USAID affirme que « les conditions de ces taudis sont souvent pires que celles des pauvres des campagnes, et sur la base de certains indicateurs de pauvreté, les couches pauvres de la population urbaine sont moins bien loties que les pauvres de la campagne »[8]. La formation des bidonvilles, les conditions de vie précaires, la déréliction des quartiers de la part des autorités gouvernementales attestent de la marginalisation des populations, même si une bonne partie accédait à l’emploi. Selon plusieurs sources (Grunwald, Delatour et Voltaire, 1985), (USAID, 1982), en 1981, le secteur de la sous-traitance employait 40 000 personnes, ce qui représentait 25% de la population de la capitale (Dewind et Kinley III, 1988). Mais l’emploi dans la sous-traitance ne permettait pas aux ouvriers de franchir le seuil de la pauvreté absolue. Le salaire minimum national, entre 1980 et 1984, était de 2,64 $ par jour. Mais malgré ce niveau déjà peu élevé, certaines entreprises empêchaient de nombreux ouvriers de gagner régulièrement ce salaire (Dewind et Kinley III, 1988). Selon ces auteurs, beaucoup d’ouvriers gagnaient moins de 50 dollars par mois [9]. On estimait qu’un ouvrier faisait vivre 4 personnes à Port-au-Prince à cette époque, donc, la composition moyenne d’un ménage. Une étude du Secrétariat d’État haïtien aux affaires sociales révélait que les ménages vivant avec un revenu inférieur à 70 dollars par mois, en 1980, vivaient dans la pauvreté absolue, c’est-à-dire ces ménages n’étaient pas en mesure de satisfaire leurs besoins de base, entre autres, la nourriture, le logement, l’habillement, l’eau potable, les soins de santé et l’éducation (Gouvernement haïtien, 1981).

J’appelle cette phase de la vie des populations dans les bidonvilles au début des années 1980 « phase de prolétarisation et de sous-prolétarisation à la marge » caractérisée d’une part par leur accès à l’emploi sous-traitant, et d’autre part, par l’absence de l’État en termes de création d’infrastructures publiques. Aux abois à la campagne et encouragés par la politique de USAID à migrer vers la capitale, des paysans se sont établis dans des bidonvilles de Port-au-Prince en formant ce que les marxistes appelleraient bien une « armée de réserve industrielle ». Ainsi, ils se sont intégrés, pour la plupart, à la marge à la vie urbaine, à travers un emploi dans des industries d’assemblage qui les classe dans la catégorie des gens vivant dans la pauvreté absolue. D’autres se sont adonnés à des activités informelles de subsistance.

Avec la chute du régime des Duvalier, et l’instabilité politique qui s’en est suivie, beaucoup d’entreprises ont dû partir vers d’autres pays. Entre-temps, certaines institutions financières internationales, entre autres, le Fonds Monétaire international, la Banque mondiale et la Banque interaméricaine de développement ont imposé l’application des politiques d’ajustement structurel aux nouvelles autorités gouvernementales. Ces institutions financières ont exigé à l’État haïtien de renoncer à ses maigres engagements sociaux en matière d’éducation, de santé et de développement rural, et d’appliquer la « doctrine néolibérale ». C’est dans cette optique que l’administration Préval -Smarth avait mis sur pied un programme baptisé « départ volontaire » dans le but de dégraisser une administration publique déjà maigrichonne. C’est aussi à cette époque qu’ont commencé les premières privatisations de certaines entreprises publiques. Ces mesures n’ont fait que contribuer à la chute de beaucoup de cadres dans la pauvreté et rendre plus fragile le tissu social haïtien.

Dans les périphéries urbaines, notamment dans les bidonvilles de Port-au-Prince, les conditions de vie ont détérioré davantage. On observe un retrait presque total des populations marginalisées du marché de l’emploi et une absence prolongée de l’État dans ces espaces au profit des organismes de charité. Ceux qui obtiennent un emploi dans les usines de la sous-traitance gagnent un salaire inférieur à deux dollars américains, tandis que le coût de la vie a augmenté. Ils ne peuvent plus se nourrir voire se faire soigner ou envoyer leurs enfants à l’école. Les jeunes sont aux abois. Ceux qui réussissent à terminer leurs études secondaires ne peuvent plus poursuivre des études universitaires et n’obtiennent pas non plus de boulot. Il n’existe aucun programme, aucune structure d’accueil pour eux. Comme le diraient Vekemans et Fuenzalida, ils ne sont pas intégrées socialement et économiquement à la société ou à un système de classes, puisqu’ils ne font pas partie du système économique. Ils sont plutôt situés à des limites mathématiques, n’existent ni pour la campagne d’où ils tirent leurs origines, ni pour la ville où ils sont nés. Ils n’appartiennent ni au secteur primaire, ni au secteur tertiaire, ni au secteur secondaire, ils ne sont rien ni personne ; ils ne font que peupler les bidonvilles qui ne sont en fait qu’un « no man’s land » (Vekemans et Fuenzalida (1969). J’appelle cette phase, phase de sous-prolétarisation que d’aucuns voudraient bien appeler « lumpen-prolétarisation ». Les populations vivent une situation de marginalisation extrême caractérisée, entre autres, par leur retrait presque complet du marché de l’emploi, le sous-emploi ou des emplois précaires, l’accès difficile aux soins de santé les plus élémentaires, à l’eau potable, la malnutrition adulte et infantile, la prolifération des taudis et des maladies contagieuses, la contamination de l’environnement physique et l’insécurité physique.

Pour faire face à cette situation, ces populations cherchent des alternatives, soit de manière individuelle soit par la mise sur pied d’organisations de base qui sont pour la plupart chapeautées par des ONG qui les aident à trouver du financement pour faire fonctionner leurs activités jadis considérées comme informelles. C’est ce que Fassin (1996) appelle la « résurrection de la marginalité » en Amérique latine. Dans les années 1960 et 1970, la marginalité était considérée tant par les marxistes que par les culturalistes comme un échec de la modernité. Mais à partir des années 1980, avec entre autres, des programmes de micro-crédit à l’intention des groupes de femmes démunies du secteur informel, le financement de petits projets réalisés par des ONG ou des organismes de coopération, bref, avec la prolifération des ONG desservant les couches démunies, on assiste à un renforcement de la marginalité, quitte à ce que ces ONG soient en train d’accoucher une nouvelle catégorie de gens-cadres et dirigeants, pour la plupart - qui subissent un transfert de classe à travers la gestion de la marginalisation.

Outre la détérioration accélérée des conditions de vie et l’absence constante de l’État, une des principales caractéristiques de ces milieux est la discrimination ou, en d’autres mots, la ségrégation socio-spatiale. Il se fait de plus en plus un profilage social fondé sur l’espace résidentiel de la part des forces répressives. Cité-soleil, Grand-Ravine, Bel-Air, sont, entre autres, décrits dans la sphère de l’opinion publique non pas comme des espaces habités par des citoyens mais comme des repères de bandits, de kidnappeurs, de violeurs, d’assassins, de vendeurs de drogue, de partisans d’Aristide et de criminels. C’est une demi-vérité. Tous les habitants de ces quartiers ne sont pas des bandits, encore moins des criminels et des vendeurs de drogue. Il s’agit d’une discrimination trop rigide et trop enveloppante. Il y a lieu de faire une précision ici par rapport à la composition des ces populations. Ce n’est pas nécessairement la génération des années soixante-dix qu’on trouve dans les bidonvilles de Cité soleil, de Fort national ou des extrémités de Carrefour-Feuilles et de Martissant, pour ne citer que ceux-là. Cette génération - pour ce qui en reste - s’est éparpillée dans d’autres endroits de la capitale où à l’extérieur du pays. Les populations de ces bidonvilles sont aujourd’hui constituées majoritairement des jeunes de la génération des années 1980 et 1990. Certains sont nés dans ces bidonvilles de parents qui étaient ouvriers, d’autres viennent de la campagne ou des villes de province. Donc, la population des bidonvilles est complexe dans sa composition. On y trouve des gens qui ne s’occupent que de leurs activités quotidiennes, continuant de subir la violence structurelle et les stigmatisations, sans nécessairement être des bandits ou des partisans d’Aristide ; on compte aussi parmi eux des gens qui sont en transite, c’est-à-dire des étudiants ou des professionnels qui attendent d’accéder au marché de l’emploi, ou que leur situation économique soit améliorée pour aller vivre ailleurs.

Ces gens sont perçus par les élites - entre autres, les élites économiques et politiques - comme étant responsables de la crise, du mauvais fonctionnement du pays. On leur reproche d’empêcher aux entrepreneurs étrangers d’investir dans le pays, de maintenir un climat de tension constante et de nuire à la gouvernabilité de la nation. Comme si l’investissement étranger en soi était la solution au problème. Des investissements étrangers, il n’en manquait pas à Port-au-Prince, au cours des années 1970, mais le travail créé n’aidait pas la population à sortir de la pauvreté absolue. De même, en Argentine, au début des années 2000, il y avait beaucoup d’investissements étrangers quand Carlos Menem avait privatisé toutes les entreprises publiques du pays. Mais les capitalistes avaient rapatrié tous les profits accumulés et laissé les travailleurs dans tourmente. Donc, l’investissement étranger ne semble pas être la clef pour le développement du pays. Il est insensé de prôner la mort ou l’incarcération des déviants pour jeter le tapis rouge pour des rapaces.

Les inégalités sociales, la détérioration des conditions de vie dans les bidonvilles conjuguées, entre autres, à l’instabilité politique, à la discrimination, à l’absence continue de l’État et au retrait des populations du marché de l’emploi ont contribué à l’émergence du banditisme et de la criminalité à Port-au-Prince.

Position et fonction des quartiers de relégation

Les bidonvilles de Port-au-Prince, dans une tentative de construction de la hiérarchie des espaces, se situeraient au bas de l’échelle. Cependant, il convient de faire remarquer que depuis un certain temps, plusieurs zones résidentielles sont ceinturées de taudis. Cela rend encore plus floues les frontières physiques et sociales. Historiquement, ces quartiers constituaient ce que Wacquant appelle, en référence aux cas français et américain « des gisements actifs et durables de la main d’œuvre déqualifiée » ou « de simples entrepôts pour populations surnuméraires » (Wacquant, 2006). Dans le cas de Port-au-Prince, il est peut-être difficile de parler de « populations surnuméraires », parce que généralement les personnes sans ressources, notamment les misérables ne comptent pas dans les statistiques gouvernementales. C’est comme les damnés de Fanon : ils naissent n’importe comment, peuvent mourir de n’importe quoi ou se déplacent d’un lieu à un autre sans nécessité d’aviser une institution quelconque de leur changement d’adresse. Ils ne comptent pas.

Évidemment, à la phase de prolétarisation, ces quartiers constituaient des zones de réserve de la main-d’œuvre industrielle. Car, à partir des années 70, les paysans qui avaient abandonné de gré ou de force la campagne prenaient refuge dans ces quartiers en attendant de trouver un emploi dans la sous-traitance ; ou bien ils allaient gonfler les rangs du sous-prolétariat. Les patrons s’adonnaient donc à des pratiques consistant à recruter des stagiaires à qui ils payaient 60% du salaire minimum d’un ouvrier sans avantages sociaux. Au terme des trois mois de la période probatoire, ils les licenciaient pour recruter d’autres stagiaires, l’armée de réserve étant nombreuse, et l’État se rangeant du côté des intérêts des patrons. D’autres entreprises textiles profitaient de cette surabondance de main-d’œuvre pour confier leur couture à des artisans hors de l’usine (Dewind et Kinley III, 1988). Aujourd’hui, avec la sous-prolétarisation et la marginalisation extrême, ce « gisement de main-d’œuvre » est à la dérive. L’État, ne disposant même pas de programme pour lutter contre la misère des populations, les abandonne à la merci des organismes de charité qui distribuent des comprimés, des condoms ou bien offrent de petits crédits aux pauvres pour alimenter davantage l’informalité et les pratiques individualistes, ou pour faire du capital politique. Dans le processus de création d’une clientèle politique des politiciens se servent généralement des fonds publics pour financer leur fondation, des ONG locales ou des groupes qui leur sont fidèles, et s’érigent en « Papa bon cœur » ou « Messie des pauvres ». Les quartiers deviennent plutôt « une armée de réserve électorale » achetable à travers des programmes de lutte contre la misère ou bien des lieux de recrutement de mercenaires politiques placés dans des postes stratégiques, sans formation spécifique, travaillant pour la maintenance du chef de l’État au pouvoir. La tradition politique haïtienne, dans le sens de la course à la présidence, est marquée par ces pratiques clientélistes visibles, entre autres, la distribution de terres, la mise à contribution du mouvement des « Piquets » ou des « Cacos », l’instrumentalisation de ce qu’on appelle à tort les « masses populaires » ou bien la mise à contribution des forces armées d’Haïti, surtout après la première occupation américaine du pays. Mais à l’heure actuelle, malgré l’instrumentalisation de la violence physique en provenance des quartiers populaires, malgré l’organisation des soi-disant élections libres et démocratiques, le centre du pouvoir ne réside pas dans les urnes ou dans la rue. Il se trouve plutôt dans certains États puissants et se dicte à travers leurs ambassades établies à Port-au-Prince. Peu importe la volonté ou le verdict populaire, ils sont capables de prendre les représentants du peuple en otage, de les démettre par la force et même de les jeter en prison ou de les envoyer en exil. Dans ce sens, Haïti n’est pas un cas unique.

N’ayant plus d’importance économique réelle dans la production du capital, réputés comme servant de repère pour les bandits et comme des foyers de violence et d’autres actes indésirables, ces quartiers servent de plus en plus à l’ostracisation de certaines couches de la population. Il se construit de plus en plus un processus de fermeture excluante (au sens de Weber) qui se cristallise à Port-au-Prince dans un contexte post-industriel, c’est-à-dire une période où le parc industriel est majoritairement transformé en zone de dépôts de produits alimentaires ou de matériaux de construction importés particulièrement des États-Unis. Il s’est construit aussi un « réflexe de classe » [10] selon lequel tous le habitants des quartiers populaires sont des bandits. Il s’agit d’un réflexe dangereux susceptible de conduire à des répressions douloureuses et à des manœuvres d’exclusion des populations des quartiers populaires du processus de construction de leur pays [11]. Lutte des classes ou lutte d’espace ?

Relations des populations avec l’État

Les rapports des populations marginalisées avec l’État varient suivant la nature du régime. Donc, ils ne sont pas toujours fondés sur le clientélisme. Ils peuvent aussi être des rapports de luttes. Durant la dictature des Duvalier, ces populations n’avaient pas de grande importance politique aux yeux des macoutes, les individus n’étant pas considérés comme dépositaires d’un pouvoir qui se conservait par la force des mitraillettes. Sauf à l’occasion de certains événements tels que la fête du travail, le 1er mai, celle de la présidence à vie, le 26 juin ou la fête de l’alphabétisation le 8 septembre, les populations ne pouvaient jamais occuper l’espace public à des fins de manifestation politique. Après les festivités officielles, les pauvres retournaient à la campagne ou dans les bidonvilles. D’une part, la soumission aux normes et au régime, des attitudes de repli et de résignation caractérisaient les rapports entre ces populations et l’État. D’autre part, la répression, l’espionnage politique, l’oppression sociale, économique et culturelle étaient les traits essentiels des politiques gouvernementales. Elles vivaient aussi une situation d’exclusion politique et de déni de citoyenneté. Avec la chute de la dictature, ces populations passent, sur le plan politique, de l’exclusion subie à l’inclusion formelle. Les évènements du 7 février 1986 leur ont permis de reconquérir, d’une façon ou d’une autre, leur citoyenneté politique à travers les urnes. Mais vingt ans après, leurs droits sociaux, économiques et culturels ne sont pas respectés. Et, dans ce domaine, leurs conditions de vie semblent être pires que sous la dictature. Cette situation les rend plus vulnérables, et certaines couches de ces populations deviennent manipulables, taillables et corvéables par des politiciens véreux. Donc, la misère, la précarité des conditions de vie constituent un handicap pour ces populations d’entreprendre des actions collectives qui ne soient pas mises à contribution par les autorités gouvernementales. Cette situation détermine en même temps leurs attentes et leurs revendications à l’égard des pouvoirs publics. Dans la mesure où l’État met sur pied une structure à travers laquelle ces populations peuvent espérer sortir de la précarité, le clientélisme est le principal facteur de structuration de la vie politique locale ; dans la mesure enfin où existent dans la société des espoirs de mobilité même réduite, les tactiques individuelles de promotion sociale tendent à prendre le pas sur les stratégies collectives de mobilisation (Fassin, 1996). Ainsi, certaines catégories de ces populations, dans le contexte de cette marginalité extrême, c’est-à-dire dans le cadre du retrait du marché de l’emploi et de l’absence persistante de politiques publiques en leur faveur, peuvent constituer un champ fertile de recrutement de mercenaires politiques et de mise sur pied de cellules politiques-bidon dont la finalité consiste à assurer une mainmise sur les biens publics étatiques à travers le contrôle prolongé du pouvoir. Donc, une nouvelle forme de dictature à travers l’instrumentalisation de ces populations devient possible. En d’autres termes c’est une mise à profit de la marginalité par le paternalisme politique. En somme, dans le cadre d’un régime dictatorial, les rapports sont plutôt des rapports de soumission et d’oppression. Les populations sont sous surveillance systématique quant à d’éventuelles activités politiques qui ne soient pas contrôlées ou organisées pour honorer le dictateur ou le président à vie. L’État est absent mais la présidence est omniprésente à travers la milice qui surveille, réprime et assassine. La peur plane sur tous les foyers, tous les taudis, les individus ne sont que des sujets dépourvus du droit d’avoir des droits. Il n’y avait pas de « bandits », les crimes n’étant généralement que des crimes d’État contre des gens soupçonnés de vouloir exercer des droits politiques. Personne ne prendrait le risque de kidnapper quelqu’un ou de le dépouiller de ses biens, voire de faire usage d’une arme à feu sans autorisation officielle. L’État était le plus grand bandit, le plus gros assassin que personne ne prenait le risque de dénoncer sur le territoire national, au risque de laisser sa peau. Il protégeait et défendait les intérêts de groupes spécifiques.

Au temps de la démocratie de la misère, les rapports sont plus complexes. Transformés en zones de réserve électorale habitées par des populations vivant pour la majorité en situation de lumpenprolétariat, les bidonvilles deviennent des lieux où des dirigeants politiques cherchent à recruter une clientèle politique constituée généralement de gens prêts à commettre des crimes des plus odieux pour défendre le pouvoir. Au Libéria, la présidence de Charles Taylor est un exemple typique. En Haïti, le dernier mandat d’Aristide pourrait servir aussi d’exemple. La fidélité au président de République assure des postes dans l’administration publique, le port d’armes illégales et l’immunité devant la loi en dépit des crimes commis contre des opposants ou de simples citoyens. L’asphaltage d’une rue conduisant à un bidonville, la construction d’un lycée ou d’une fontaine publique, l’aménagement d’une place publique sont réalisés au nom du président de la République comme « projet de la présidence » et non comme des oeuvres publiques étatiques au service de la population. Le chef de l’État est aussi PDG de structures publiques non étatiques fondées en son nom propre. À travers ces structures se recrute une clientèle au sein de « la grande armée de réserve électorale » et se distribuent des produits de première nécessité parfois dans des sceaux à des citoyens. Les membres de ces structures deviennent automatiquement supporteurs membres du parti. Ce sont, entre autres mécanismes de construction du clientélisme entre ces politiciens véreux et certaines couches de ces populations.

Mais avec la chute d’un tel régime, les rapports entre la nouvelle administration et ces populations changent, si la même politique n’est pas reconduite. D’une part, les bénéficiaires de la politique clientéliste, au niveau des bidonvilles, passent à l’offensive pour défendre non seulement les avantages qu’ils bénéficiaient de l’ancien régime mais aussi pour se livrer au banditisme et à la criminalité. Certains d’entre eux forment des gangs qui volent, violent et pillent. D’autre part, les nouveaux dirigeants, supportés et encouragés par des opposants à l’ancien régime procèdent à la révocation des partisans du gouvernement déchu. Ils répriment parfois dans le sang leurs actions collectives, arrêtent et emprisonnent sans que les inculpés puissent comparaître devant leurs juges dans les délais fixés par la loi. Le principal intermédiaire entre ces populations et les nouveaux dirigeants demeure les forces répressives. Il ressort donc que les relations entre ces populations et l’État ne sont pas toujours des rapports de clientèle. Ils ne sont ni statiques, ni uniformes ou univoques. Ils sont déterminés par les jeux de pouvoir entre des acteurs politiques qui veulent soit se créer une clientèle politique et électorale pour se maintenir au pouvoir, soit combattre ces populations pour affaiblir les adversaires en présence et accéder ou se maintenir eux-mêmes au pouvoir. La finalité est la même : continuer la même politique de marginalisation ou de gestion de la marginalisation. C’est une lutte par et pour le pouvoir par la mise en marge ou la gestion de la mise en marge de populations spécifiques.

Une violence à double dimension

La violence qui prévaut en Haïti aujourd’hui comme dans beaucoup d’autres pays des Suds ayant appliqué les recettes néolibérales se présente au moins sous deux formes : 1) une violence physique visible, observable dans les rues de Port-au-Prince qui n’épargne ni les riches ni les pauvres ; 2) une violence structurelle matérialisée dans le non- respect des droits fondamentaux de la majorité de la population, entre autres, les couches défavorisées de la société.

Tantôt légitime, tantôt illégitime, la violence physique fait presque chaque jour « La une » de l’actualité. Les rapports de certaines institutions, parmi lesquelles, la Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH) portent à croire qu’il existe en Haïti, particulièrement à Port-au-Prince, une situation de guerre. Dans un rapport publié le 25 avril 2005, la CIDH écrit qu’au moins 600 personnes ont été tuées en Haïti, depuis le 30 septembre 2004. Selon Médecins sans frontières (MSF), depuis Décembre 2004, plus de 5.000 patients ont été admis pour des blessures résultant de la violence, dont plus de 2.500 blessés par balle et 1.500 par arme blanche. En juillet, les équipes de MSF ont soigné plus de 200 personnes blessées par balle, dans trois centres médicaux où elles opèrent à Port-au-Prince. Comparativement au mois de juin, le nombre d’admissions des patients atteints de plaies par balle a plus que doublé. Selon Yann Libessart, chef de mission du centre de traumatologie de l’hôpital Saint-Joseph de Port-au-Prince, ce niveau de violence est extrêmement élevé, même pour une ville de deux millions d’habitants. Les équipes médicales et chirurgicales ont soigné 37 plaies par balle en 48 heures, suite aux affrontements des 20 et 21 juillet (Haïtipressnetwork, édition du 16 août 2006).

Outre les blessures et les assassinats par balles, il y a lieu de signaler les cas de kidnapping déclarés, de viols et la guerre entre bandes rivales dans les bidonvilles faisant aussi des dizaines de morts parmi les populations démunies. Cette insécurité n’épargne personne, sauf ceux qui peuvent se payer les services des compagnies de sécurité privée dans les quartiers huppés de la capitale. Cependant, ce n’est pas sans risque qu’ils se rendent à leurs entreprises tous les jours. Le spectre de la peur s’abat sur toute la ville, des bandits de tous poils sont dans les rues, les forces de l’ordre ont du mal à assurer la sécurité des citoyens, « chacun pour soi Dieu pour tous ». D’une part, les interventions de la MINUSTHA et/ou de la Police nationale se soldent parfois par des massacres, en débit des déclarations de bonnes intentions de la part de certains commandants de la MINUSTHA. D’autre part, les « délinquants » vivant dans ces milieux massacrent, violent, pillent et harcèlent une population aux abois en proie à un autre type de violence. Souvent une affaire de drogue, ou des querelles « inter gangs » est à l’origine de ces massacres [12].

La violence structurelle est de moins en moins évoquée dans la sphère de l’opinion publique et fait à petits feux des ravages, entre autres, dans les quartiers populaires des centres urbains et dans la paysannerie. Elle frappe de plein fouet des travailleurs agricoles désespérés et des femmes obligés de partir parfois avec leurs enfants en direction des bidonvilles ou des pays voisins. Cette violence se caractérise, entre autres, par l’accès inégal des groupes sociaux aux biens et aux richesses du pays. Cela se traduit donc par le non-respect des droits fondamentaux de certaines populations en terme d’alimentation, des soins de santé, d’éducation, d’emploi et de logement. Dans ce sens, la violence structurelle peut prendre la forme d’une insécurité alimentaire, sanitaire ou de logement. Pedro Madrano, un expert du Programme alimentaire mondial (PAM), n’a-t-il pas affirmé, le mois dernier, que la malnutrition est le problème prioritaire et qu’il n’y a pas de problème plus grave que l’insécurité alimentaire qui prévaut en Haïti ? Pour lui, Haïti est dans ce sens un pays en état d’urgence où près de 60% de la population vit sous le seuil de la pauvreté avec moins de 2 dollars par jour. 42% des enfants haïtiens de moins de 5 ans sont frappés par la malnutrition tandis que 38 000 en meurent chaque année (Radio métropole, édition du 26 juillet 2006).

Au plan sanitaire, Collymore, pour sa part, associe directement les indicateurs de santé en Haïti avec ses troubles économiques et politiques. Dans ce sens, la violence structurelle serait aussi ravageuse et criminelle que la violence physique visible, et pis est, elle touche les catégories les plus vulnérables de la population haïtienne déjà exposées à une insécurité criminelle. Au niveau de la sphère de l’opinion publique, on parle de moins en moins de cette violence, et avec peu de scrupule, on veut toujours la dissocier de l’insécurité structurelle. En comparaison avec d’autres pays de la région, la situation d’Haïti semble désastreuse. Par exemple, l’espérance de vie atteint à peine 51 ans en Haïti, contre 79 ans au Costa Rica et 69 ans au Nicaragua. Le taux de mortalité infantile est de loin le plus élevé de toute la région, avec un niveau estimé à 80 décès d’enfants de moins d’un an pour 1000 naissances vivantes, contre 31 en République Dominicaine et 6 à Cuba. Le pays accuse un taux de mortalité élevée qui résulte, selon Collymore, d’une pauvreté généralisée et de l’épidémie de VIH-SIDA. En référence aux statistiques des agences des Nations Unies, 30 000 adultes et enfants haïtiens sont morts du SIDA, en 2001, et le taux de séropositivité chez les adultes dépasse 6 %. On estime qu’environ 200 000 enfants de moins de 15 ans ont perdu au moins l’un de leurs parents à cause du SIDA. Malheureusement, ces données sont publiées de manière unilatérale, comme si l’espérance de vie des élites politiques et économiques, des groupes dominants capables de se nourrir adéquatement, de se faire soigner dans les meilleurs centres hospitaliers situés en Haïti ou à l’étranger, et de prodiguer les meilleurs soins possibles à leurs enfants, était la même pour les populations marginalisées. Il faut de la recherche systématique qui tienne compte de ces nuances pour ne pas étendre ou généraliser la situation des couches défavorisées à toutes les catégories de la société. On est en droit de supposer, face à la situation actuelle, que les populations des bidonvilles sont doublement d’une violence à la fois physique et structurelle. L’intériorisation des schèmes de violence structurelle se reproduit sous la forme de violence physique utilisée à des fins politiques, économiques, de maintien d’ordre ou de recherche de stabilité. À quel prix ?

Le fétichisme des forces répressives

D’aucuns, face à la montée de la criminalité et du banditisme dans les bidonvilles et dans les rues de Port-au-Prince, ne cessent de réclamer les interventions de la Police nationale d’Haïti (PNH) et des soldats de la Mission des Nations-unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH) dans les zones dits de « non-droit » pour rétablir l’ordre. Des unités de la PNH et de la MINUSTAH ont en effet réalisé plusieurs interventions dont la plupart se sont soldées par des massacres[13] de présumés bandits ou des gens de la population civile. La PNH dont la devise est de protéger et servir se trouve plongée dans une crise profonde de légitimité, de fonctionnement et de mission. D’une part, plusieurs citoyens et même des institutions ne cessent de réclamer la réhabilitation des forces armées d’Haïti, parce que selon eux, la PNH est incapable de venir à bout du banditisme et de la criminalité dans les zones de relégation. Seules les forces armées, affirment-ils, pourraient investir ces zones et faire échec au banditisme. Comme si la criminalité était déterminée par l’absence d’une force armée ou le manque de professionnalisme des agents de la PNH. D’autre part, la police comme auxiliaire de la justice, ne parvient pas à respecter sa mission. Elle donne l’impression d’être dépassée par les évènements, en perdant plusieurs de ses membres sans pouvoir mener à bout des enquêtes sur les meurtriers. Elle réagit en perpétrant des massacres contre des populations qu’elle devrait servir et protéger.

Ce n’est pas le manque de professionnalisme des agents de la PNH qui rend l’institution incapable de venir à bout de la criminalité. Ce n’est pas non plus l’absence des forces armées d’Haïti (FADH) qui explique les échecs répétés des interventions de la police dans les bidonvilles. Il ne faudrait pas non plus accuser la MINUSTAH d’être passive. Il faut plutôt chercher les déterminants de cette situation dans la nouvelle configuration de l’État « affaibli », « dégraissé » et « désengagé ». L’État semble être de plus en plus au service du capital et de ceux qui le détiennent, incapable de redistribuer et de garantir la citoyenneté pleine et entière de toutes les couches sociales. Il subit une érosion au niveau du système de surveillance, de prévention et de sanction de la déviance. La sécurité se vend au plus offrant par les compagnies de sécurité privée qui poussent comme des champignons sans avoir réellement de compte à rendre à l’État. Plus l’insécurité physique est en hausse, plus la demande de sécurité privée est élevée. Nous sommes à un moment de notre histoire où des acteurs des groupes dominants possèdent leur petite armée pour défendre leurs intérêts particuliers. Nous sommes en train d’assister aussi à une politisation à outrance de l’insécurité criminelle. La population de Port-au-Prince vit sous la peur et ne cesse d’exprimer ses attentes vis-à-vis des forces de l’ordre et des responsables gouvernementaux. Ceux-ci parlent de la réforme de la Police nationale et même de la création probable d’une gendarmerie nationale. Ils veulent assigner à ces forces la responsabilité de faire régner l’ordre public conformément à leur mission historique consistant à « asseoir le nouvel ordre tissé d’inégalités vertigineuses et à juguler les turbulences nées de la conjonction explosive d’une misère ravageuse et d’une richesse insolente engendrée par le capitalisme néolibéral »[14]. C’est la réalité, même si elle est spécifique à chacune, dans bien des villes des pays des suds et du nord, tels que, Port-au-Prince, Sao-Paolo, les banlieues françaises, dans les ghettos de Chicago ou de New York, et dans les « barrios » de San Salvador. Les forces répressives ne pourront pas mettre en échec le banditisme et la criminalité issus des inégalités, de même qu’une aspirine ne guérit pas une tumeur. Les maîtres et les administrateurs du pouvoir le reconnaissent fort bien, c’est pourquoi ils prônent la « la carotte et le bâton ». Mais jusqu’à quel point la carotte peut-elle contenir la colère de la bête affamée ?

Pour mieux comprendre

Au niveau de la sphère de l’opinion publique, en ce qui concerne le banditisme et la criminalité en hausse à Port-au-Prince, deux hypothèses sont émises. La première, la plus ancienne, et peut-être la plus facile est celle de la politisation excessive du banditisme. Pour ceux qui tiennent ce discours : « le banditisme est l’œuvre des « chimères », c’est-à-dire des partisans d’Aristide impliqués dans le kidnapping, le vol, les viols, le gangstérisme etc. Ils prônent l’éradication de ces gens pour ramener la sécurité dans la capitale. Pour une deuxième catégorie de gens : « le banditisme a plutôt des déterminants socio-économiques, en d’autres termes, c’est la pauvreté qui serait à la base de la violence et de l’insécurité physiques qui ravagent les populations de Port-au-Prince ». Cette hypothèse a été formulée publiquement par le commandant brésilien de la MINUSTAH, Augusto Heleno Ribeiro et reprise par d’autres acteurs politiques entre autres, le chef de l’État ainsi que des responsables d’organisation de la société civile. C’est une hypothèse plutôt complexe par rapport à la première, se basant sur des déterminants que seule la recherche sociale permettrait de confirmer ou rejeter. De hauts responsables du gouvernement de facto, des acteurs de la bourgeoisie et du champ politique, même des parlementaires de l’actuelle législature, pour ne citer que ceux-là, ont rejeté d’un revers de main cette hypothèse, en se basant notamment sur l’argument selon lequel il n’y a pas de banditisme et de criminalité dans les bidonvilles d’autres villes du pays où les gens croupissent aussi dans la misère. Cela m’inspire donc quelques interrogations : 1) le banditisme et la criminalité, tels qu’ils se manifestent aujourd’hui à Port-au-Prince, ont-ils réellement la pauvreté comme déterminante ? 2) Si l’insécurité criminelle dominante à la capitale est l’œuvre des partisans d’Aristide, n’y a-t-il pas de partisans d’Aristide dans les bidonvilles d’autres villes où cette criminalité fait défaut ? 3) Dans quelle mesure peut-on affirmer que la misère dans les bidonvilles de la capitale est la même que celle des bidonvilles des villes de province et qu’elle ne détermine pas la déviance criminelle des individus ?

Je voudrais, pour conclure cette analyse, faire quelques propositions méthodologiques afin d’aider à une meilleure compréhension de ce phénomène. Comme je l’ai dit au départ, ce sont des propositions provisoires et discutables car il n’y a pas de dogme en sciences sociales. Premièrement, je conseillerais de rompre avec le discours dominant, les concepts autochtones et/ou avec le sens commun. Il ne s’agit pas d’une rupture radicale mais plutôt de garder une certaine distance en vue d’une meilleure objectivation. Il faut « mettre en parenthèse », pratiquer l’épochè, au sens de Husserl, c’est-à-dire « suspendre les jugements » pour aboutir à la compréhension universelle de l’essence même de l’insécurité criminelle et de ses déterminants, avant de se lancer dans des conjectures ou de tenir un discours pris pour la vérité ou « une immaculée conception ». Pour ce, il faut soumettre à l’examen critique les concepts et les catégories utilisés pour expliquer le phénomène.

Deuxièmement, je pense qu’il faut placer l’insécurité criminelle et les quartiers ou les bidonvilles réputés à tort « zones de violence ou de non droit » dans le processus diachronique des transformations historiques que connaît notre système de société lui-même en connexion avec l’évolution d’autres sociétés. Ce n’est pas seulement dans les bidonvilles de Port-au-Prince que prévaut cette insécurité. Dans les Favelas de Sao Paolo, dans des bidonvilles de Santo-Domingo, dans les ghettos de New York et de Chicago, et j’en passe, les populations sont aux abois, des gangs font régner la terreur. Pourquoi les gangs naissent-ils dans des zones de relégation ? Pourquoi la violence visible provient-elle de ces espaces ? Quelle est la spécificité de chaque espace dans la production et l’exercice de cette violence ?

Troisièmement, je propose à l’instar, d’autres sociologues comme Bourdieu (1993), Wacquant (2006) l’observation ethnographique. C’est un outil indispensable qui puisse aider à rejeter les discours rébarbatifs galvaudés par des technocrates et une certaine élite sur les écrans, les antennes ou la papier-journal, et qui emprisonnent la recherche de terrain. Cet instrument pourrait aider aussi à « ressaisir les relations et les significations vécues constitutives de la citadinité marginale au quotidien » (Wacquant 2006). En dépit de son importance cruciale, il ne faut pas se limiter à l’observation de terrain, il faut la lier avec l’analyse institutionnelle et vice-versa (Wacquant, 2006). Sinon, on risque de sombrer dans la myopie monographique. En d’autres termes, pour mieux comprendre le phénomène du banditisme, à partir de l’enquête de terrain, il faut tenir compte, de façon méthodique, des personnes et des groupes se trouvant dans des situations concrètes au cœur de ce problème et prendre en considération aussi les déterminants macrosutrcuraux. Ces déterminants ne sont pas nécessairement présents dans les bidonvilles ; n’étant pas visibles d’ailleurs. Ils se situent plutôt au niveau de la distribution matérielle des biens et des ressources ; leurs mécanismes de répartition sont intériorisés par les populations notamment celles qui vivent dans les bidonvilles. Pour ce, il faut que les chercheurs, les universitaires commencent par développer des « liens organiques » avec ces espaces. Il ne s’agit pas de « liens organiques » dans le sens traditionnel de constituer des avant-gardes ou d’embrigader des gens pour « un grand soir utopique » mais pour une meilleure compréhension d’un phénomène social qui, une fois de plus, demande à nos universités d’intervenir par le biais des chercheurs et des étudiants. Cette compréhension devrait déboucher avec les populations sur la transformation de leurs conditions matérielles d’existence.

Bibliographie

Bourdieu Pierre (1993), « Comprendre » in Bourdieu Pierre (dir.) La misère du monde, éditions du Seuil, Points, p 1389-1446.

Dewind Josh et David Kinley III (1988), Aide à la migration. L’impact de l’assistance internationale à Haïti. CIDIHCA, Haïti.

Fassin Didier (1996), « marginalidad, marginados ». La construction de la pauvreté en Amérique latine » in Paugam Serge (dir.) L’exclusion, l’état des savoirs, éditions la découverte, P. 263-271

Grunwald et al. (1985), The global factory : Foreign assembly in international trade. Washington D.C. The brookings institutions : 180 -205

Gouvernement haïtien (1981), Base pour un programme de réhabilitation des zones marginales de Port-au-Prince : Secrétariat d’État aux affaires sociales

USAID (1982), Country development strategy, statement : FY 1 Washington, D.C.

Vekemans Roger e Ismael Fuenzalida (1969) DESAL. Cuernavaca, México : Centro Intercultural de Documentación, (CIDOC cuaderno ; no. [34-35])

Wacquant Loïc (2006), Parias urbains : ghetto, banlieues, État, éditions La découverte, Paris.

Références électroniques

Consulter le texte de Yvette Collymore au site : http://www.prb. org/FrenchTempla te.cfm ?Section= Accueil&template=/ContentMa nagement/ ContentDisplay. cfm&ContentID=10050

www.ahphaiti. org

www.metropolehaiti. com

www.haitipressnetwork.com



 

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