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Plateforme Haïtienne de Plaidoyer pour un Développement Alternatif

   


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Entretien avec Camille Chalmers

Haïti : le chemin de la reconstruction

Par Ermanno Allegri

Posté le 20 juillet 2006 par Camille Chalmers

Le militant haïtien, Camille Chalmers, interviewé par l’agence d’information Adital lors de la rencontre des mouvements sociaux Enlazando Alternativas 2 [1] dresse en quelques mots un tableau d’espérances pour Haïti. Après le renversement d’Aristide en février 2004 [2], après deux ans d’un gouvernement provisoire allant à l’encontre des intérêts du pays et après une campagne électorale qui a tenté d’écarter René Préval de la présidence, le peuple haïtien a entrepris par le vote et la mobilisation dans la rue, un nouveau et difficile chemin de reconstruction. Camille Chalmers est professeur d’économie à l’université d’Etat de Port-au-Prince et coordonne la Plateforme haïtienne de plaidoyer pour un développement alternatif (PAPDA).

Après le renversement d’Aristide, quelle a été la situation en Haïti pendant les deux ans qui ont précédé les élections de février 2006 ?

Nous avons vécu deux années très difficiles avec un gouvernement imposé, qui a mené une politique catastrophique caractérisée par une vision totalement néolibérale et des violations en matière de droits humains. La pauvreté a augmenté. On estime que plus de 76% de la population rurale survit avec moins d’un dollar par jour. C’est un pourcentage énorme. Avec l’arrivée de Gérard Latortue comme président, le niveau de vie de la population s’est terriblement détérioré. En dépit des aides de juillet 2004, les emplois promis n’ont pas été créés. Du point de vue politique il n’y a pas eu non plus de dialogue politique, ni de processus équilibré de préparation des élections. Ces élections ont été les plus coûteuses (80 millions de dollars) mais très mal préparées. En sus d’un grand nombre d’erreurs techniques, elles ont été marquées par la volonté d’exclure de la participation électorale les masses populaires. Malgré tout, les élections ont été un succès. Un profond miracle, fondamentalement dû à la volonté politique du peuple qui a permis que ces élections aient lieu dans des conditions satisfaisantes. Mais la préparation a été marquée par la réaction et le conservatisme. Pendant les deux années qui ont précédé, des arrestations ont eu lieu sans motif, sans véritable procès et des massacres ont même été perpétrés dans des quartiers populaires, ainsi que la persécution de leaders sociaux. En fait, l’impunité en faveur de certains criminels liés au coup d’Etat de 1991 a beaucoup augmenté. C’est ainsi qu’ils ont réussi à s’en sortir sans procès sérieux et que l’impunité s’est institutionnalisée davantage encore.

Les élections laissent-elles présager des changements sérieux à Haïti ?

Les élections du 7 février ouvrent une nouvelle culture, un nouveau climat politique. En dépit des erreurs commises, la population haïtienne s’est emparée de cet espace pour affirmer la souveraineté d’Haïti. Le peuple haïtien a décidé fermement que son président n’allait pas être choisi par des agents de l’étranger mais que c’était bien lui qui allait le choisir. Et nous avons assisté à des exemples de civisme et de lucidité politique incroyable. Imaginez seulement des paysans très pauvres quittant leur domicile à deux heures du matin, marchant pendant cinq heures et qui en arrivant devant le bureau de vote font la file pendant six heures sous le soleil pour pouvoir voter. Parfois même, lorsqu’ils arrivaient sur place, leur nom ne se trouvait pas sur les listes électorales et ils devaient encore marcher jusqu’au prochain bureau de vote. Cela représentait parfois huit heures à attendre sous le soleil et cinq heures de marche supplémentaires pour retourner chez eux. C’est vraiment quelque chose d’incroyable et tout s’est passé dans une ambiance tout à fait pacifique, sans aucune agression et sans aucun affrontement. Ce fut une leçon pratique très importante et qui a montré clairement la décision d’Haïti de récupérer sa souveraineté, le contrôle du pays et le pouvoir politique.

René Préval n’est pas l’homme des Etats-Unis, et il a gagné grâce à la mobilisation populaire. Qu’est-ce que cela signifie aujourd’hui pour Haïti ?

C’est très intéressant et en même temps c’est encore un défi parce que toutes les forces dominantes, l’oligarchie traditionnelle, l’impérialisme du marché, le Core group (représenté par les ministres des Affaires étrangères du Brésil, de l’Argentine, du Chili, des Etats-Unis, de la France qui s’étaient réunis), se sont prononcés contre cette candidature. En dépit de cela et de la propagande féroce contre Préval dans la presse haïtienne, la grande majorité de la population a voté pour lui. Cela montre tout d’abord la faiblesse de la classe politique traditionnelle qui n’a pas réussi à gagner l’appui du peuple et qui n’a aucune base sociale réelle. Ensuite, cela montre que les gens ont très clairement conscience que les forces dominantes sont l’ennemi du peuple. Plus elles accusaient Préval, plus elles inventaient des mensonges à son encontre, plus elles manipulaient l’opinion, plus le peuple pensait : « ça c’est un plan contre nous » et nous le soutiendrons plus encore.

Maintenant commence la difficile tâche de reconstruction du pays. Nous vivons un moment très intéressant mais il faut aussi reconnaître que la situation actuelle va être très difficile pour le nouveau gouvernement car si il veut vraiment développer un projet d’investissements dans des secteurs clés d’unification dans la lutte contre l’exclusion, contre la pauvreté, contre la polarisation sociale et économique, il va entrer directement en conflit avec la vision économique de la communauté internationale et il est très probable que se produisent des affrontements entre le nouveau gouvernement et la communauté internationale. C’est pourquoi nous espérons que des pays comme le Brésil et les forces sociales aident à faire comprendre au gouvernement la nécessité d’un espace autonome pour définir son propre projet, qu’Haïti doit sortir de la vision extrêmement néolibérale du CCI (Cadre de coopération intérimaire [3]) pour mettre sur pied un cadre alternatif qui permette de résoudre la crise actuelle. (...) Que signifie pour le pays l’occupation militaire qui est toujours sous le leadership du Brésil ?

La Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH) dispose aujourd’hui d’un effectif de presque 10.000 personnes : 7.000 militaires et 1.800 policiers environ. Le Brésil a 1.400 militaires en Haïti. C’est une question très sérieuse pour nous les mouvements sociaux qui sommes opposés à cette occupation. C’est une occupation inspirée par les missions de maintien de la paix mais dans un contexte très différent de l’actuelle situation haïtienne où il n’y a ni affrontement militaire, ni guerre civile. Il s’agit d’une force militaire. La structure même de la mission est en inadéquation avec les problèmes que connaît Haïti. Le second aspect est que Préval a appelé a un changement substantiel du mandat de la mission et il a dit à Washington où il s’est rendu récemment qu’il faut remplacer les généraux par des ingénieurs et les tanks par des bulldozers. Il me semble très intéressant de montrer que la priorité actuellement est d’aider à la construction d’Haïti à travers des projets d’alphabétisation, d’infrastructure, de reforestation, de renforcement de la santé publique et de l’éducation publique. Il est très important que la coopération internationale s’éloigne des orientations néolibérales. Préval subit déjà des pressions pour la privatisation. Il y a des pressions pour privatiser la Banque nationale de crédit qui est le seul instrument de l’Etat qui puisse octroyer des prêts en milieu rural. Il y a également des pressions pour privatiser les télécommunications. Cette perspective nous semble catastrophique parce qu’en Haïti on essaie de construire l’Etat, un Etat qui soit réellement capable de répondre aux besoins du peuple et à mettre en place des services publics accessibles à tous pour sortir de la crise actuelle.

Certains intérêts économiques veulent continuer même après les élections à empêcher Haïti de construire son futur...

Il est important de souligner que Préval a été élu de manière démocratique. Après le vote, les chiffres officiels ont donné 48% des votes à Préval et le candidat qui le suivait avait moins de 11%. Le vote a été extrêmement massif. Cependant par la suite on a soupçonné qu’il y avait une grande manipulation pour réduire le résultat de Préval et imposer un second tour. Ce qui équivalait à continuer la manipulation contre Préval. Le peuple s’est mobilisé pendant 4 jours avec 300.000 personnes dans les rues de Port-au-prince et 100.000 personnes à Cap Haïtien. Des manifestations pacifiques très impressionnantes, où le peuple a montré son exigence du respect de la volonté populaire. Je pense que la solution trouvée est satisfaisante car elle respecte vraiment le mandat du peuple. C’est important car il y a une propagande de la presse de droite qui dit que Préval n’a pas été élu et que c’est une manipulation. Mais il est certain que l’élection de Préval correspond à la volonté du peuple haïtien, la volonté de sortir de cette crise et de construire une nation souveraine.

Notes :

[1][NDLR] Contre-sommet au Sommet des chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union européenne et d’Amérique latine, Vienne, Autriche, mai 2006

[2] [NDLR] Consultez les articles sur le « Crise et transition en Haïti » sur RISAL.

[3] [NDLR] Le Cadre de Coopération Intérimaire a été établi par le gouvernement provisoire haïtien et les bailleurs de fonds, à partir du printemps 2004. Il donne les grandes orientations de la politique du gouvernement et de l’aide des bailleurs dans le cadre de la transition politique du pays.

En cas de reproduction de cet article, veuillez indiquer les informations ci-dessous :

RISAL - Réseau d’information et de solidarité avec l’Amérique latine URL : http://risal.collectifs.net/

Source : Adital, Agencia de Información Fray Tito para América Latina (http://www.adital.org.br/), 17 mai 2006.

Traduction : Virginie de Romanet, pour le RISAL (http://www.risal.collectifs.net/).



 

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