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American Curios (La Jornada)

Par David BROOKS

Posté le 26 août 2014 par PAPDA

La seule chose que nous voulons c’est nous libérer de nos chaînes/la seule chose que nous voulons c’est être libres, chante le rappeur J Cole. Message habituel et ambigu depuis toujours dans la musique populaire, mais cette fois, c’est dans un contexte très particulier : un autre jeune afro-américain a été tué par des policiers qui lui ont tiré dessus, dans le centre du pays.

C’est la chanson qui en premier a généré une attention massive sur l’incident de Ferguson dans le Missouri, mais pour la communauté hip-hop ces incidents sont personnels et trop habituels. « Peux-tu me dire pourquoi chaque fois que je sors il faut que je voie mourir des noirs ? » chante J Cole. https://soundcloud.com/dreamvillerecor ds/j-cole-be-free/s-3J4jW

Les scènes qui ont suivies la mort de Michael Brown, afro-américain de 18 ans, tué par les balles d’un policier local, blanc, dans la rue de son quartier, une sorte de banlieue de San Luis dans le Missouri, ont fait le tour du monde et ont été qualifiées de « zone de guerre » par les journalistes et même par des militaires vétérans.

Les expressions de colère de ces gens provoquées par la mort de l’un de leurs fils ont fait face à la police locale qui, avec des équipements militaires, des mitrailleuses et des fusils d’assaut M-16 , visa des jeunes et même des enfants, lança des gaz lacrymogènes depuis des véhicules blindés et tira des balles de caoutchouc sur des centaines de citoyens afro-américains et même sur les journalistes.

Depuis que la guerre contre le terrorisme a été déclarée, et que les forces de police du pays furent appelées a être en première ligne sur ce front, de plus en plus d’équipement militaire leur est fourni. Elles se transforment ainsi d’une certaine façon en forces d’occupation de leurs propres populations.

Tout cela, combiné avec les séquelles de plus d’un siècle de ségrégation raciale dans la région de Ferguson, a nourri les tensions : la police de Ferguson, ville à prédominance afro-américaine est blanche à 95%.

L’incident de Ferguson n’est pas inhabituel. Cette même semaine, un autre afro-américain désarmé fut tué par un policier à Los Angeles ; deux semaines avant, un autre a été pendu par un policier qui l’arrêtait parce qu’il vendait des cigarettes au détail à New York. La liste des victimes récentes est longue et l’historique est incalculable.

Ce qui s’est passé à Ferguson révèle une fois de plus ce qui se passe sous le vernis du pays qui affirme être le phare de la liberté et de la justice : la violence institutionnelle et systémique, avec une expression raciale très particulière.

Etre afro-américain aux Etats-Unis, c’est vivre en danger. « il y a plus d’afro-américains soumis au contrôle du système correctionnel aujourd’hui (en prison, liberté conditionnelle ou sous caution) qu’il n’y avait d’esclaves en 1850 » dit la juriste académique Michelle Alexander, auteur du livre extraordinaire « The New Jim Crow », sur l’incarcération massive et le racisme institutionnel.

Bien que les afro-américains soient seulement 12% de la population nationale, il est 6 fois plus probable qu’un noir finisse en prison qu’un blanc. Il y a dans ce pays 11 prisonniers noirs pour 2 blancs ; les condamnations appliquées aux afro-américains sont 20% de fois plus longues que celles appliquées aux blancs accusés de délits similaires. Si le taux d’incarcération continue d’augmenter au même rythme que ces trente dernières années, un homme noir sur trois ira en prison à un moment de sa vie (et un blanc sur dix sept, en comparaison). Presque 6 millions d’étatsuniens ont perdu, à vie, leur droit de vote, pour avoir été emprisonnés : 2.2 millions d’entre eux sont afro-américains (chiffres du Sentencing Project).

Dans une récente interview avec Bill Moyers, Alexander ajouta : « Nous avons créé un système d’incarcération massive, un système pénal sans précédent dans l’histoire du monde. Nous avons le taux d’incarcération le plus élevé au monde... Et la plus grande partie de l’augmentation de l’incarcération se trouve être les gens de couleur, pauvres... ». Elle souligne que cela est en grande partie le résultat de la fameuse lutte contre les drogues qui a été, en fait, une guerre contre les pauvres et les minorités. Elle indiqua que, bien que les noirs soient seulement 13% à prendre des drogues illicites, 36 % d’entre eux sont arrêtés pour cela et 46% de noirs sont condamnés pour cela à des peines de prison.

Selon le Sentencing Project, plus de 60% de la population emprisonnée appartient à des minorités raciales ou ethniques.

Au delà du système judiciaire, la violence du racisme s’exprime dans tous les domaines de la vie sociale. Dans le système scolaire par exemple, les afro américains fréquentent des établissements scolaires de mauvaise qualité et de peu de ressources, qui ont un taux d’abandon des études élevé. Il y a plus de probabilité pour un noir de passer du temps en prison que de passer des diplômes à l’université.

Dans le domaine socio-économique, l’indice de pauvreté dépasse les 50% en de nombreux quartiers urbains afro-américains ; l’espérance de vie des noirs pauvres à Washington est plus faible qu’à Gaza ou à Haïti ; le taux de chômage est le double pour les noirs que pour les blancs, (le taux de chômage est de 5,3% pour les blancs et de 11,4% pour les noirs).

« Exister en tant que afro américains de la classe ouvrière, c’est être vulnérable ; vivre dans un quartier pauvre et noir te laisse de côté » affirme l’éditorialiste Gary Youge dans The Guardian. Il cite un expert sur la question de la condition de la communauté afro américaine qui déclare : « si l’on regarde les chiffres, si l’on regarde toutes les données officielles, ici, à la confluence de l’histoire, du racisme, de la pauvreté, du pouvoir économique, voila ce que nous valons : rien ».

« Chaque fois qu’un noir perd la vie, nous disons la même chose, nous exigeons que notre humanité soit reconnue. Nous prions pour la vie de nos jeunes. Nous rappelons à tous notre histoire. Et ensuite meurt un autre afro américain », écrivit Mychal Denzel Smith dans The Nation. Et il conclut en disant : « le silence n’est pas une option, mais les paroles ne suffisent pas ».

Demander le calme et la patience face à la colère de Ferguson,(comme l’a fait la coupole politique) c’est seulement des mots qui pour le moment n’ont pas réussi à rompre les chaines qui continuent de nuire à ce pays.

David Brooks

Traduit de l’espagnol par irisinda

http://www.jornada.unam.mx/2014/08/18/opinion/029o1mun publié en français par http://www.legrandsoir.info/american-curios-la-jornada.html



 

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