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A propos de l’arrêt de la Cour Suprême de la République Dominicaine

Par Marc Arthur Fils-Aimé*

Posté le 8 janvier 2014 par Camille Chalmers

L’année 2103 s’est refermée sur Haïti, entre autres, avec une note très bouleversante. Il s’agit de l’arrêt 168/13 du 23 septembre 2013 de la Cour constitutionnelle de la République Dominicaine visant à enlever la nationalité dominicaine à des centaines de milliers de Dominicaines et de Dominicains d’ascendance haïtienne. L’arrêt concerne toutes celles et ceux qui sont nés de parents ayant vécu dans ce pays depuis les années 1929.

Que signifie la décennie 1920 pour le peuple haïtien ?

Haïti a initié ses grandes vagues d’émigration à partir des années 1920 durant sa première occupation par les Etats-Unis, cette nation dite sœur. Cet acte impérial a duré 19 ans, soit de 1915 à 1934. Ce furent d’abord de pauvres agriculteurs devenus travailleurs agricoles qui en étaient surtout concernés. Suzy Castor nous a donné l’analyse suivante : « L’apparition du prolétariat pourrait signifier un pas en avant par rapport aux conditions antérieures d’exploitation féodale. Cependant, les salariés étaient plutôt saisonniers et rarement des ouvriers permanents. En outre, ils étaient noyés dans la masse des paysans obligés de travailler sans rémunération, selon le rigoureux système de la corvée. Le poids spécifique du prolétariat était donc des plus insignifiants. En fait, l’occupation poussait d’une main timide l’économie agraire sur le chemin du développement capitaliste et, en même temps l’enfonçait dans le pire et le plus rétrograde système d’exploitation féodale. » [1]

D’autres grandes vagues d’émigration se sont suivies comme celle des années 1960 sous la présidence de François Duvalier. Cette fois-ci, elle comprenait aussi des intellectuels qui fuyaient la dictature. Le gouvernement de Jean-Claude Duvalier, comme d’autres parmi ses prédécesseurs, vendait ses compatriotes comme du bétail en signant des accords avec son homologue dominicain et les oubliait quel que soit leur sort subi dans les bateys. Aujourd’hui, les jeunes ont perdu l’espoir d’une vie régulière et tentent dans presque toutes les ambassades d’obtenir un visa à la recherche d’un avenir plus prometteur. Ce bref rappel signifie que le mal réside chez nous et sa solution dépend de nous, disons mieux, des classes sociales conscientes de la nécessité de continuer la révolution inachevée de 1804, entamée par nos ancêtres. Ces derniers ont réussi la première grande révolution anti esclavagiste à l’orée du capitalisme-impérialisme.

Les travailleurs haïtiens n’ont jamais eu une vie tranquille en République Dominicaine

En effet, les gouvernements haïtiens dans leur complicité avec des compagnies américaines ont exproprié de leur terre des centaines de milliers de paysans durant les décennies 1920 - 1940. Les pouvoirs locaux se sont appuyés pour le faire sur une Constitution écrite par les occupants eux-mêmes : « La loi-mère du pays, la Constitution de 1918, a écrit Leslie. J.R. Péan, est écrite par Franklin Roosevelt, ancien Sous-Secrétaire de la Navy et ‘’ enfoncé- suivant les mots du Président américain Warren Harding- dans la gorge des Haïtiens à la pointe d’une baïonnette. » [2]

Ce forfait a eu lieu au mépris de toutes nos Constitutions antérieures qui refusaient le droit à des étrangers de posséder des biens immeubles dans le pays. Les paysans endettés, dépourvus de leur principal moyen de production, ont dû abandonner leur sol et parfois à jamais leur famille. Ils sont allés vendre piteusement et paradoxalement leur force de travail dans des sucreries américaines implantées à Cuba et en la République Dominicaine. « Criblé de dettes, mal alimenté, privé de son lopin de terre, le paysan connaissait une situation encore plus critique qu’avant l’occupation. D’après la gendarmerie, le vagabondage augmentait à la campagne ; de nombreux paysans allaient dans les villes grossir le nombre de chômeurs. L’émigration prit des proportions considérables et tragiques, démontrant avec évidence le mécontentement du paysan qui s’en allait, parfois pour toujours, vers Cuba ou la République Dominicaine à la recherche d’un avenir moins sombre... »

« Mais la majorité revenait pauvre comme avant après avoir souffert d’innombrables humiliations et étant physiquement abrutis pour avoir fourni de 10 à 15 heures par jour de dur travail dans les champs de canne. Les contrats de travail transformaient l’émigré en serf, presque esclave’’ Lorsqu’ils retournaient dans leur pays- note M. Winthtop consul américain au Cap-Haïtien- ils oublient leur âge et parfois jusqu’à leur nom. » [3] Ce sont ces Dominicaines et ces Dominicains, filles et fils de plusieurs générations nées dans leur pays d’après le principe constitutionnel Jus Soli (Droit du Sol) qui ont reçu ce coup de semonce. Malgré qu’ils aient contribué et qu’ils continuent de contribuer à la croissance économique de cette autre moitié de l’Île, ils n’y ont jamais eu une vie tranquille. Encore d’après M. Castor,

« Cette émigration constituait un apport de main-d’œuvre presque servile aux raffineries de sucre cubaines et dominicaines, propriétés de capitalistes américains. L’United Fruit, par exemple, employa 8.000 de ces émigrés en 1926 et 12.000 en 1927. » [4]

Le premier grand affront que les travailleurs haïtiens ont enduré, a été le massacre de plusieurs dizaines de milliers d’entre eux en 1937 sous la dictée du blancophile Leonidas Trujillo dont la petite histoire dénote son origine haïtienne. C’était sous la présidence de Sténio Vincent qui se faisait passer pour un nationaliste pendant l’occupation et qui avait vendu son âme aux Américains pendant ses 11 années de règne. Entre le massacre de plusieurs dizaines de milliers de travailleurs haïtiens, ou supposés haïtiens d’après leur faciès, ordonné par la clique truilliste en 1937 et cette mesure juridique qui évoque bien les tristes années du nazisme sous le commandement d’Hitler et du fascisme sous celui de Mussolini, on ne peut compter le nombre d’actes illégaux et surtout barbares dont sont victimes les travailleurs d’ascendance haïtienne de l’autre côté de la frontière. Des meurtres perpétrés par des civils et des militaires dominicains sont restés impunis. Des rapatriements ordonnés par des gouvernements dominicains en dehors de toutes normes nationales et internationales ont froissé la conscience des gens d’ici et d’ailleurs, excepté celle des dirigeants haïtiens qui ne les ont jamais défendus avec énergie. Lisons comment Julio J. Pierre Audain a raconté les premières réactions du président Vincent dont il était le chef de cabinet. Il voulait s’informer davantage auprès du premier citoyen du pays de la nouvelle du massacre des milliers de nos compatriotes de l’autre côté de la frontière. Voici que le chef de l’État lui a répondu : « Mon devoir en tant que chef de cabinet était d’aller me renseigner auprès du président de la véracité de la note du journal Le Matin 5 octobre. Ce que je fis en pénétrant dans son bureau. A peine dans son bureau, le président me prit à partie en ces termes’’ Vos amis, les Dominicains, viennent de tuer quelques Haïtiens en ajoutant des voleurs certainement. Vous connaissez nos compatriotes. »

Audain a poursuivi ainsi son récit : « L’administration vincentiste adopta une attitude conciliante, lâche et servile, se laissant humilier au point de se retrouver impuissante et vaincue à la fin de ses démarches. Pour tant de sangs versés, la rançon de cette attitude couardise n’est que de 250,000 dollars US. Les trésors publics haïtiens en ont perçu seulement le premier versement... »

« Une haute personnalité dominicaine a confié au diplomate haïtien Jean Price Mars que nous autres Dominicains nous acceptons notre part de responsabilité dans cette lamentable affaire, mais ce que vous ignorez M. l’Ambassadeur, c’est que nous possédons des documents authentiques qui attestent la participation formelle, quoiqu’indirecte, d’éminentes personnalités haïtiennes dans la perpétuation du drame. » [5]

L’arrêt contient aussi et surtout un contenu de classe

Cet arrêt que l’on veut faire passer uniquement sous le label raciste contient aussi et surtout un contenu de classe. S’il s’attaque au prolétariat et ses ‘’avortons’’, produits du système capitaliste, - mendiants, cireurs de botte, de voitures etc.- qui enlaidissent les beaux quartiers-mirage de la capitale et d’autres grandes villes de province, il épargne par compte un nombre élevé d’entrepreneurs, de professionnels de la même matrice haïtienne qui peuplent la société dominicaine. Ces bourgeois et petits-bourgeois s’y retrouvent dans toutes les sphères de la production et de la distribution de la richesse. Ils n’ont ni couleur, ni race, car ils sont de la classe ‘’des gens rentables’’ pour emprunter le vocabulaire néolibéral.

L’arrêt stigmatise cette fraction du prolétariat qui n’a plus sa place dans une formation sociale qui s’est élancée dans le secteur du service et qui a besoin d’une main d’œuvre plus formée techniquement et intellectuellement. L ‘arrêt a donc aussi une force dissuasive qui aspire à enfermer dans les ghettos traditionnels des Dominicains d’ascendance haïtienne et à leur enlever toute capacité revendicative. Aujourd’hui, ils connaissent la langue et tous les rouages administratifs de leur pays. Ils possèdent des outils pour se défendre socialement. Ils ne veulent plus vivre comme de nouvelles fournées d’immigrants aptes à accepter toutes les mauvaises conditions et les salaires les plus misérables.

La bourgeoisie dominicaine a sa solution de réserve. Elle compte déjà sur les nouveaux immigrés haïtiens dépourvus de tout document légal pour exécuter les tâches les plus ingrates, car le pouvoir haïtien n’a adopté aucune mesure créatrice de richesse pour freiner cette hémorragie des forces vives du pays. Au contraire, la condition sociale de ces dernières va empirer avec la politique d’expropriation des paysans au profit des multinationales. Bien de projets de zones franches, d’exploitations minières, de grandes plantations de figue-banane pour l’exportation à Léogane, dans les Nippes, dans le Nord-Est et ailleurs sont concoctés dans l’opacité entre les responsables haïtiens et ces grandes entreprises qui forment toujours là où elles s’installent, de véritables Petits États dans le grand État.

Cet arrêt est dans la logique de la mondialisation néolibérale

Ce n’est nullement un hasard, non plus, que cette fraction de l’extrême droite anti-haïtienne alors qu’elle vit très largement aux dépends du courage de ces braceros entièrement dominicains, entreprenne ces jours-ci cette offensive. Le moment correspond bien à la ligne de la pensée mondiale néolibérale qui utilise les masses populaires comme de simples objets prêts à jeter aux poubelles sans considération aucune après que des patrons aient sucé toutes leurs forces physique et morale. L’exemple du sort réservé aux Africains par des gouvernements occidentaux ne diffère que par la forme de celui dont fait objet cette catégorie de dominicaines et de Dominicains. Des familles africaines qui tentent d’améliorer leur vie en regagnant les rives occidentales parce qu’elles ne peuvent pas vivre sur leur sol qui dégorge de richesses de toutes sortes, sont humiliées et refoulées. Alexis Spire a fait une réflexion assez intéressante à ce sujet. Il a écrit : « Si les solutions pour sortir l’Union européenne de l’ornière suscitent d’âpres débats, il est un sujet qui fait consensus parmi les dirigeants politiques du Vieux Continent : la lutte contre ceux qui abuseraient des systèmes de protection sociale. Les immigrés d’Afrique ou du Maghreb et les Roms constituent la première cible de cette croisade. » [6]

La mobilisation est haïtienne, dominicaine et mondiale

La mobilisation mondiale contre la décision dominicaine était sans doute attendue. Elle n’est pas venue seulement des Haïtiennes et des Haïtiens. Elle a soulevé la colère d’une large fraction du peuple dominicain qui habituellement s’entend dans tous les sens avec ses camarades de lutte haïtiens. Aux environs de la frontière, il existe un langage créolo-espagnol qui lie les deux peuples à la manière du portuñol qui facilite la communication entre les Brésiliens et les Américains du Sud. Il est vrai que la puissance idéologique de l’aile extrême- droite et des gourous intellectuels et politiciens petits-bourgeois dominicains exerce une influence négative sur certaines couches sociales de leur population. La misère exponentielle causée par les nouvelles valeurs néolibérales a préparé ce sentiment xénophobe et surtout anti haïtien.

La solution définitive de cette situation dépend des masses haïtiennes et de la solidarité des masses dominicaines

De Trujillo jusqu’à nos jours, les classes dominantes dominicaines ont adopté un modèle de croissance de la richesse qui fait le bonheur d’une minorité, d’une minorité qui exploite dans des conditions difficiles ses classes travailleuses. Mais aussi, les classes dirigeantes ont adopté une politique de parade qui expose aux yeux des observateurs peu perspicaces des villes-vitrine attrayantes mais derrière lesquelles se cachent d’immenses bidonvilles avec tous les inconforts qui leur sont inhérents.

Haïti détient tous les moyens pour sortir de sa pauvreté imposée par ses classes dirigeantes et dominantes antipopulaires sans prendre la voie de la fausse croissance voisine. La République Dominicaine même si elle possède une superficie de plaines supérieure à Haïti, toute proportion territoriale gardée, ne bénéficie pas d’une nature plus riche que la nôtre. Malheureusement pourtant, bon nombre de membres de la classe politicienne traditionnelle et d’économistes néolibéraux haïtiens adoptent et proposent l’évolution socio-économique dominicaine comme modèle. Pour se débarrasser du bourbier qui appauvrit les masses populaires, nous devons être créatifs. Il faut nous imposer une politique endogène et indépendante où toutes les revendications des masses populaires prédominent sur les avantages d’une minorité profiteuse et des puissances impérialistes. Cela n’est envisageable qu’avec un pouvoir populaire où les masses détiennent, grâce à une participation ordonnée, les vraies rênes.

La solution définitive de la tension qui n’a jamais cessé entre les deux peuples revient d’abord aux masses haïtiennes et de la solidarité des masses dominicaines dans leur lutte contre leur exploitation et leur domination par leurs bourgeoisies grossièrement inféodées à l’impérialisme américain. Les révolutionnaires et les progressistes qui les encadrent et les accompagnent dans leur transformation sociale ne devront jamais oublier que les réactionnaires des deux côtés de l’Île ne manqueront pas de manipuler les deux peuples pour stopper toute révolte populaire en Haïti ou en République Dominicaine.

* Directeur de l’Institut Culturel Karl Lévêque (ICKL)

[1] Suzy Castor : l’Occupation américaine d’Haïti. Imprimerie Henri Deschamps. Port-au-Prince Haïti. Année 1980. P97.

[2] Leslie. J.R. Péan. Haïti, Économie de la corruption Tome III. Le saccage (1915-1956).P 108. Maisonneuve et Larose

[3] Suzy Castor : ibid. P 99 et 100.

[4] Suzy Castor : ibid. P. 100

[5] Julio J. Pierre Audin : Les ombres d’une politique néfaste. Mexique 1976. P.127

[6] Alexis Spire : Xénophobes au nom de l’État Social in Monde Diplomatique. Décembre 2013.



 

American Curios (La Jornada)

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