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Un enfant qui meurt de faim est un enfant assassiné

Par Valentin Dauchot

Posté le 13 mai 2013 par PAPDA

Ancien rapporteur spécial des Nations unies pour le Droit à l’alimentation, le Suisse Jean Ziegler n’en finit pas de dénoncer "l’hypocrisie" générale.

Toutes les cinq secondes, un enfant meurt de faim, alors que l’agriculture pourrait nourrir 12 milliards d’êtres humains, selon l’ONU.

Ancien rapporteur spécial des Nations unies pour le Droit à l’alimentation, le Suisse Jean Ziegler n’en finit pas de dénoncer "l’hypocrisie" générale.

Vous parlez de “Massacre de la faim”, de “Destruction massive”, on a dépassé le stade de l’urgence ?


Oui, et les chiffres publiés par la FAO (Food and Agriculture Organisation des Nations Unies, NdlR) sont éloquents : Toutes les cinq secondes, un enfant de moins de 10 ans meurt de faim, 57 000 personnes par jour, 900 millions de personnes qui sont sous-alimentées en permanence alors que selon ce même rapport, l’agriculture d’aujourd’hui pourrait nourrir 12 milliards d’êtres humains. Conclusion : pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, il n’y a pas de manque objectif de nourriture, un enfant qui meurt de faim est un enfant assassiné.

Comment expliquer cette situation ?

Il y a plusieurs mécanismes meurtriers, mais avant tout la spéculation boursière sur les aliments de base. Avec la crise, les spéculateurs ont perdu 85 000 milliards de dollars. Ils se sont tournés avec des outils tout à fait légaux vers les Bourses des matières premières où ils ont réalisé des profits astronomiques. Conséquence : les prix ont explosé. En deux ans, le prix du maïs a grimpé de 63 % et celui de la tonne de riz philippin est passé de 110 dollars à 1 200 dollars.

Peut-on dire qu’on est pris dans un système qui entretient la faim et dont personne ne peut reprendre le contrôle ?

Tout à fait. En 2012, les dix plus grandes sociétés transcontinentales privées d’alimentation ont contrôlé 85 % des aliments négociés dans le monde. Or, elles ne répondent qu’à un seul principe : la maximisation du profit. Cela n’a rien d’étonnant systémiquement parlant, elles ne sont pas là pour maintenir les enfants en vie. Mais le problème survient lorsqu’elles échappent à tout contrôle et qu’elles développent, comme aujourd’hui, un pouvoir comme jamais un roi, un empereur ou un pape n’en ont eu dans l’histoire de l’humanité ! Aucun Etat, ni même l’Onu n’ont de prise sur elles. Plus elles sont riches, plus elles sont puissantes.

Qui doit en assumer la responsabilité ?

Le FMI, la Banque mondiale et l’OMC sont de pures organisations mercenaires au service des oligarchies financières dominantes. Elles entretiennent la dette extérieure des pays pauvres pour maintenir ces pays à genoux et permettre aux multinationales de piller leurs ressources. C’est pareil pour l’Union européenne dont l’hypocrisie est abyssale. Aujourd’hui, on peut acheter des fruits et des légumes européens à la moitié du prix des produits locaux sur les marchés africains.

Et la coopération au développement dans tout ça ?

Il faut distinguer deux choses : l’aide humanitaire d’urgence, distribuée en cas de famine, de guerre, ou de catastrophe naturelle et qui permet de sauver des vies dans une situation d’urgence instantanée. Et de l’autre côté, la coopération au développement, infiniment critiquable parce qu’elle déresponsabilise les Etats dans lesquels elle intervient. Au lieu de ruiner les Etats et de s’y substituer, il vaudrait mieux leur donner les moyens de construire des Etats souverains et indépendants, à même de lutter contre ces multinationales.

A cela, on vous répondra que beaucoup de ces Etats sont corrompus.

La corruption est détestable. Elle existe, mais elle ne tombe pas du ciel et les multinationales ont tout intérêt à ce qu’une bande de corrompus occupe les palais pour mieux piller leurs pays. L’Onu aussi semble totalement impuissante. La paralysie de l’Onu est une tragédie. C’est moralement triste et politiquement dangereux. Le secrétaire général est inexistant, ce n’est pas un acteur politique. Pourquoi ? Parce que l’Onu n’est jamais que le regroupement de 194 Etats et ne peut agir qu’à travers eux. Quand ils perdent leur souveraineté face aux multinationales, qui décident qui va manger et qui aura faim, l’Onu dépérit.

Il reste le dernier maillon de la chaîne : les consommateurs...

Le consommateur de base qui vit en démocratie a trois responsabilités : une responsabilité de citoyen, exiger de son parlement qu’il interdise la spéculation sur les aliments de base et le développement des agrocarburants ; une responsabilité en tant que consommateur de ne jamais acheter d’OGM ou des raisins chiliens en Europe en plein hiver parce que ça n’a aucun sens, et de se tourner vers des produits régionaux ; et troisièmement, contribuer à l’aide humanitaire directe. La faim est silencieuse au quotidien, mais les famines sont bien visibles.

A vous entendre, on aurait tendance à perdre espoir...

Et pourtant, j’ai la certitude que les choses vont évoluer grâce à l’intelligence collective. La société civile s’organise. La conscience de l’identité ne cesse de progresser, et avec elle, la découverte de la solidarité. A un moment donné, la conscience collective imposera aux parlements nationaux de revoir leurs lois. Il faut ajouter à cela les contradictions du système capitaliste de moins en moins maîtrisables qui contribue à renforcer la conscience nouvelle qu’on ne peut pas continuer comme ça.

Si la crise a engendré une certaine prise de conscience, elle a aussi entraîné un repli sur soi ?

Vous avez raison, la crise a engendré un double mouvement. Le premier réflexe est toujours le repli et l’autoprotection, garder son poste au lieu de se mettre collectivement en grève. Mais c’est justement le rôle des intellectuels de créer cette conscience de la solidarité, de montrer qu’il n’y a de l’espoir que dans l’action collective et les réformes structurelles. Dieu n’a pas d’autres mains que les nôtres.



 

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